« Aujourd’hui, la Silicon Valley est imitée, défiée, concurrencée partout dans le monde »

 

Journaliste indépendant, blogueur notamment au Monde, Francis Pisani est également un infatigable explorateur de l’innovation autour du monde et des smart cities*, à propos desquelles il nous raconte ici ses expériences, enseignements et inspirations.

 

Vous êtes à la fois journaliste et globe-trotter. Qu’est-ce qui attise votre curiosité ?

J’ai toujours cherché à comprendre comment naît et s’épanouit l’innovation. Après avoir passé une quinzaine d’années à San Francisco au cœur de la Silicon Valley, j’ai voulu sortir des sentiers battus, regarder ailleurs. C’est ainsi qu’est né le projet Winch5 (Wave of Innovation and Change on 5 Continents), qui m’a conduit dans plus de 50 villes dans plus de 30 pays. J’ai choisi de commencer par l’Afrique, une région du monde où – selon notre prisme d’Occidentaux – l’innovation nous semble improbable. Or elle est incroyablement étonnante de dynamisme et d’inventivité.  J’ai poursuivi par l’Asie (Inde, Chine, Corée, Japon) le Moyen Orient, l’Amérique Latine la Russie et l’est de l’Europe.

Qu’avez-vous appris, au cours de cette quête, sur la genèse de l’innovation ? 

J’ai tiré deux grandes leçons de ces voyages et rencontres. La première est que l’innovation ne naît plus du tout comme au XXe siècle dans le secret des laboratoires d’ingénieurs d’une poignée d’entreprises occidentales. L’innovation fleurit au contraire partout dans le monde, dans l’échange, le partage la critique, la confrontation, bref la rencontre ! Elle dynamite désormais toutes les frontières, elle est « distribuée ». La Silicon Valley n’est bien sûr pas reléguée au second plan, mais elle est désormais imitée, défiée, concurrencée.

La deuxième leçon est que le monde ne sera pas plat comme l’avait affirmé Thomas Friedman en 2005 : les technologies de l’information et la connectivité ne vont pas homogénéiser les sociétés humaines, et c’est tant mieux ! La machine de l’innovation – dans la mesure où elle cherche chaque fois à résoudre des problèmes comme à saisir des opportunités toujours spécifiques – crée de la diversité. Les écosystèmes les plus novateurs dans le monde ont très souvent les mêmes caractéristiques : ce sont des espaces ouverts qui mélangent différentes compétences et, dans ces espaces, le brassage de membres des populations locales, de représentants de diasporas et d’expatriés décuplent la créativité.

Vous êtes très enthousiaste à l’égard de l’innovation, cependant, quand elle est disruptive, elle suscite également des craintes et des incertitudes quant à l’avenir. Qu’en pensez-vous ?

Je suis journaliste indépendant et ai d’abord fait l’expérience de l’impact des nouvelles technologies sur mon propre métier. J’ai compris que le business model des médias allait changer et donc que le mien devait changer. J’ai fait le pari de la digitalisation il y a longtemps : en 1984, j’ai acheté mon premier Mac et j’ai écrit mon premier article sur ordinateur en 1987… depuis un village mexicain ! Je fais presque autant de conférence que j’écris d’articles.

Récemment j’ai mené une enquête sur le phénomène des plateformes qui envahissent de nombreux secteurs d’activité et influencent toute notre vie quotidienne. Je porte un regard mesuré sur ce phénomène de ce qu’on appelle désormais l’ubérisation. C’est un processus par lequel un intermédiaire hightech remplace les intermédiaires d’antan. Les plateformes permettent aux fournisseurs comme aux clients d’offrir et de choisir ce qu’ils veulent d’une façon extrêmement commode… Donc, oui, l’ubérisation fait peur mais il faut comprendre ce qui anime le principe de ces plateformes pour être capable d’appréhender le monde actuel.

Vous vous consacrez aujourd’hui à l’étude de la réinvention des villes, celles qu’on dit intelligentes. Qu’est-ce finalement qu’une smart city ?

Smart city, c’est d’abord une expression à prendre avec précaution : les villes doivent au préalable s’interroger sur leur propre projet et sur leurs objectifs avant de se ruer sur des nouvelles technologies à la mode, juste pour prétendre être smart. Je me permets de rappeler que smart signifie autant « malin » qu’« intelligent »… N’oublions pas que les humains n’ont rien fait de plus intelligent et de plus durable que les villes.
Les smart cities génèrent et exploitent des données considérables. Et pour reprendre un propos de Peter Madden, alors responsable du centre londonien Future Cities Catapult, au cours d’une conférence donnée à Barcelone en 2014 : « Il va sans dire que nous voulons l’intelligence, mais je ne veux pas que ma vie soit réglée par des algorithmes. » Pour améliorer nos villes, nous avons besoin de toutes les intelligences, celle des citoyens comme celles tirées des données. Pour les dernières, nous devons apprendre à identifier les préjugés imbriqués dans trop d’algorithmes.

Pour finir, je soulignerai surtout que le fait que les initiatives de smart cities soient médiatisées est finalement une chance: une opportunité de parler et de faire parler de l’innovation urbaine, y compris dans sa dimension sociale, dans celle de la participation des habitants. Car ce sont les débats et l’implication des citoyens qui permettront d’imaginer la ville intelligente de demain.

 

* Francis Pisani est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont L’avenir de l’innovation : chronique d’un tour du monde (NetExplo) et Voyage dans les villes intelligentes : entre datapolis et participolis (NetExplo)